Première semaine de juillet. L’envie de parcourir à nouveau les massifs des Alpes se fait sentir. Je boucle mon sac à dos, j’y glisse mon boîtier et mes optiques, et je prends la route des Saisies pour entamer un tour du Beaufortain à ma façon. Habitué à lire la carte et à évoluer en montagne, j’ai préféré construire mon propre itinéraire plutôt que de suivre à la lettre le tracé classique du GR du Pays du Beaufortain. D’abord par envie de m’écarter des sections les moins inspirantes pour le regard, ensuite par contrainte, parce que les refuges se remplissent vite et que je m’y prenais tard. Ce massif, longtemps resté dans l’ombre de ses voisins prestigieux, attire de plus en plus de marcheurs.
Résultat : un quasi tour du Beaufortain, délesté de la section Queige-Les Saisies (longue montée en forêt pour déboucher en station) et de la descente Roche Pourrie-Queige (très ouverte sur la vallée mais répétitive). 5 jours de marche, 4 refuges, et autant d’occasions d’enrichir ma galerie photographique dédiée à ce massif ! Voici le récit.
Jour 1 : Les Saisies (1650 m) au Chalet de Roselette (1873 m)
Le départ se fait en douceur sur les pistes forestières de la station des Saisies. Le paysage n’a rien de sauvage, les remontées mécaniques quadrillent les versants. La première véritable récompense arrive au sommet du Mont Clocher (1976 m) : le panorama s’ouvre largement, même si les installations de station restent présentes. Le sentier bascule ensuite en piste d’alpage jusqu’au Refuge de la Croix de Pierre, posé à deux pas du Col de Véry (1963 m).
À partir de là, tout change. Le chemin se transforme en vrai sentier de randonnée, en balcon sous les crêtes de l’Aiguille Croche (2487 m), au milieu de prairies fleuries qui débordent de couleurs en ce début d’été. Un vrai bonheur de marcheur. Il débouche sur le Col du Joly (1989 m), frontière entre Hauteluce et les Contamines. Retour à la civilisation : télésièges, bâtiments de station. Je ne m’y attarde pas et file plein sud-est vers l’objectif du jour.
L’arrivée aux Chalets de Roselette se fait sous un ciel qui se charge rapidement. Depuis le refuge, la vue sur le massif du Mont-Blanc est impressionnante, même ce soir-là où les sommets jouent à cache-cache dans les nuages. Je rentre juste à temps : l’orage éclate quelques minutes plus tard.
Jour 2 : Chalet de Roselette (1873 m) au Cormet de Roselend (1968 m)
Deuxième journée beaucoup plus sauvage, au cœur du massif. Les premiers kilomètres se déroulent en balcon au-dessus du vallon du Bon Nant, jusqu’au Refuge des Prés. Peu après, mon itinéraire rejoint celui du Tour du Mont-Blanc. Le contraste est frappant : densité de randonneurs multipliée, forte proportion de marcheurs étrangers, files dans les montées…. Clairement pas l’ambiance que je viens chercher en montagne.
Les paysages, eux, méritent le détour. Le Col du Bonhomme (2329 m) puis le Col de la Croix du Bonhomme (2443 m), avec son refuge éponyme, offrent un panorama ouvert sur les sommets voisins. À partir de là, le tour du Beaufortain reprend son chemin propre, et plusieurs variantes sont possibles.
J’ai opté pour la Crête des Gittes (2538 m), un sentier aérien taillé en balcon dans les schistes par les chasseurs alpins en 1912. La vue sur la Vanoise est spectaculaire, avec le Mont Pourri (3779 m) qui domine l’horizon. Le sentier bascule ensuite au Col de la Sauce (2307 m), puis entame une longue descente vers le secteur du Cormet de Roselend. Un mot pour la petite histoire : « cormet » est un terme savoyard pour désigner un col.
Nuit au Refuge du Plan de la Lai (1820 m). Il est planté au bord de la route du col, mais j’ai eu la chance d’être le premier arrivé : on me propose de dormir dans la yourte installée derrière le refuge. Une première pour moi, et un vrai plaisir. À l’abri des ronfleurs du dortoir, en prime !
Jour 3 : Cormet de Roselend (1968 m) au Refuge de l'Econdu (1884 m)
Le jour s’annonce orageux, et pas qu’un peu. Je plie bagage très tôt pour maximiser mes chances de passer entre les gouttes. Je choisis la variante qui longe au plus près le Lac de Roselend, cette grande retenue turquoise devenue l’une des cartes postales du massif ! Je passe devant la curieuse cabine téléphonique anglaise posée sur son promontoire, puis la bosse cotée 2089 m délivre un très beau panorama.
La descente vers Treicol se fait sous un ciel de plus en plus plombé. L’ambiance est tout simplement incroyable : les nuages s’accrochent au relief et jouent avec les sommets. La Pierra Menta (2714 m), sommet mythique du Beaufortain reconnaissable entre mille à sa silhouette dressée, fait des apparitions fugaces entre deux vagues de brume. Je marche appareil à la main, prêt à déclencher. À la clé, une composition dont je suis particulièrement satisfait, sur un angle moins connu de cette montagne. L’une des photos qui restera du voyage.
Je laisse à gauche le sentier qui mène au mythique Refuge du Presset, complet depuis longtemps… et je continue vers le fond du vallon en poussant un petit détour par le Lac d’Amour (2248 m). Le sentier reprend ensuite de l’altitude en direction du Col du Coin (2398 m). Le tonnerre gronde au loin et se rapproche. J’accélère dans l’espoir d’atteindre le refuge avant l’orage, mais celui-ci éclate pile au moment où j’attaque la pente raide et glissante du col.
Après une courte accalmie, je passe devant une bergerie abandonnée et je me dis que c’est le bon moment pour casser la croûte. Bien m’en a pris. À peine ai-je allumé le réchaud que l’orage repart de plus belle, foudre proche, pluie violente. Je me réfugie à l’intérieur, sol tapissé de crottes de souris, mais bien heureux d’avoir un toit. Une heure plus tard, le ciel se calme et je reprends la marche par le Cormet d’Arèches (2107 m) pour rejoindre le Refuge de l’Econdu (1884 m), un hébergement très accueillant que je recommande chaudement.
En guise de récompense, le Beaufortain m’offre ce soir-là le plus beau coucher de soleil du séjour, les alpages caressés par une lumière rasante et chaude après les orages.
Jour 4 : Refuge de l'Econdu (1884 m) au Refuge des Arolles (1890 m)
Cette quatrième journée commence par une petite infidélité au tour « officiel ». Connaissant déjà bien le Lac de Saint-Guérin (1557 m), je n’ai pas envie de redescendre aussi bas pour remonter ensuite sur les pentes de la station d’Arêches. Je pars donc hors GR, plein est, en direction du Col de la Louze (2119 m). Je traverse de très beaux alpages avec le Mont-Blanc en toile de fond, et surtout je ne croise personne jusqu’au col. Sans doute l’une des plus belles portions de ce tour.
Une fois au col, grosse grimpette sur le versant est du Grand Mont (2686 m). Malgré les nuages agrippés au relief, je décide de pousser jusqu’au sommet, en aller-retour. Ce sera le point culminant de ces 5 jours d’itinérance. Encore beaucoup de neige à partir de 2500 m, les névés m’obligent à dévier légèrement du sentier mais rien de bloquant. Quelques trouées me permettent d’apprécier la vue au sommet. Et contre toute attente, après un vent violent toute la montée, il fait étrangement calme là-haut.
Descente vers le Col de la Forclaz (2374 m), où là encore je taille ma propre route. Je repère sur le terrain un sentier non figuré sur la carte IGN qui descend vers le Lac Cornu (2224 m) et le Lac Seston (2186 m). Surprise : le premier est encore entièrement pris dans la glace. Il faut dire qu’une impressionnante face nord le domine. Le vallon est magnifique et se prolonge jusqu’au tout petit Lac Tournant, entouré de torrents et de rhododendrons en fleurs. Ambiance franchement sauvage !
Petite pause au bord du lac avant de continuer dans de belles petites gorges. Les tout derniers kilomètres se font dans la station pour remonter jusqu’au Refuge des Arolles (1890 m), qui n’a de refuge que le nom, plutôt un restaurant d’altitude qui propose aussi la nuitée. Point positif : un magnifique panorama sur le Mont-Blanc au coucher du soleil.
Jour 5 : Refuge des Arolles (1890 m) à Arêches
Dernier jour de cette itinérance, qui ne suivra pas davantage le tracé officiel. La journée débute par une montée en pente douce vers le Col de la Bâthie (1889 m), où je croise des coureurs de la Pierra Menta version estivale. Le sentier continue en balcon puis grimpe jusqu’au petit plateau des Lacs de Lavouet (2132 m), puis au Col des Lacs (2234 m).
S’enchaîne une longue traversée sur un versant très raide et austère, marqué en pointillé sur la carte IGN (à éviter en début de saison avec de gros névés). En ce début juillet, les quelques plaques résiduelles ne gênent pas la progression. La traversée débouche sur une sorte de col au-dessus de la Roche Pourrie (2037 m). C’est ici que mon chemin quitte définitivement le tour du Beaufortain. Au lieu de redescendre plein nord vers Queige, je bifurque à l’est vers le Mont Mirantin (2458 m), dont je passe le pied au Pas de l’Âne (2352 m).
Je file ensuite plein est jusqu’à Côte 2000 (vous aurez devinez l’altitude), petit dôme sous la Légette du Mirantin que je connais très bien en hiver pour l’avoir skié plusieurs fois en randonnée. La fin du périple approche. Je franchis la ligne des 1600 m, la plus basse depuis le départ, pour rejoindre finalement Arêches. 5 jours de marche, 4 soirées de refuge, et une tête pleine de paysages !